Le turn-over n'est pas un problème RH.
C'est un symptôme de culture.
Dans la grande majorité des structures de santé, quand quelqu'un part, on cherche un remplaçant. Rarement on cherche pourquoi. Pourtant, chaque départ porte une information que le management préfère ne pas entendre.
Il y a une réponse que j'entends dans presque toutes les structures où j'interviens, quel que soit le continent. Quand je pose la question du turn-over, on me répond la même chose : « Les salaires sont trop bas. » Parfois c'est vrai. Mais presque jamais c'est la seule raison. Et très souvent, ce n'est même pas la principale.
Gallup le mesure depuis des années : 70 % des personnes qui quittent un emploi ne quittent pas leur organisation. Elles quittent leur manager direct. Pas les conditions générales - le manager. La personne avec qui elles travaillent chaque jour, qui fixe le ton, distribue la reconnaissance, gère les conflits - ou ne les gère pas.
Ce que le turn-over dit vraiment
Chaque départ est une information. Quelqu'un a calculé que partir valait mieux que rester. Ce calcul intègre beaucoup de choses : le salaire, certes, mais aussi la reconnaissance, l'autonomie, la clarté des rôles, la qualité des relations, la fierté de ce qu'on fait. Quand le calcul penche vers le départ, c'est que plusieurs de ces éléments ont basculé en même temps.
Dans une clinique où j'intervenais à Yaoundé, le taux de rotation annuel des infirmiers dépassait 40 %. La direction attribuait tout au manque de compétitivité salariale. Les entretiens de sortie - qu'on avait mis en place pour la première fois - racontaient autre chose : absence de feedback, tâches répétitives sans perspectives, sentiment de ne jamais savoir si le travail était bien fait. Le salaire n'était mentionné qu'en troisième position.
Le problème, c'est que le turn-over coûte énormément et que ce coût est invisible. On voit le poste vacant. On ne voit pas la perte de compétences, le temps de formation du remplaçant, la surcharge des collègues pendant la transition, la qualité de soin dégradée pendant six mois. Des études en milieu hospitalier estiment ce coût entre 50 et 200 % du salaire annuel du poste, selon la spécialité. Pour une structure de 60 personnes avec 20 % de turn-over, on parle d'un gouffre silencieux.
La culture, pas les avantages
La tentation est de répondre au turn-over par des avantages : prime de fidélité, amélioration des conditions matérielles, team building. Ces mesures peuvent aider à la marge. Elles ne changent pas la culture.
La culture, c'est ce qui se passe quand le manager n'est pas là. C'est la façon dont les conflits sont - ou ne sont pas - résolus. C'est la qualité de la reconnaissance quotidienne : pas la prime annuelle, le « bien fait » du mardi matin. C'est la clarté sur ce qu'on attend de chacun, et le sentiment que cette attente est juste.
Par où commencer
Trois questions à se poser avant d'augmenter les salaires :
Est-ce que chaque membre de l'équipe sait clairement ce qu'on attend d'elle ? Pas dans un document RH - dans la réalité quotidienne, dans les échanges avec son responsable direct.
Est-ce que les managers savent donner du feedback - positif et négatif - de façon régulière et constructive ? Pas lors de l'entretien annuel. Dans la semaine qui suit un événement.
Est-ce que la direction est prête à entendre ce que les entretiens de sortie disent vraiment ? Et à en tirer des conséquences, pas seulement des notes internes ?
Si la réponse est non à l'une de ces questions, augmenter les salaires ne suffira pas. Le turn-over reviendra. Sous une autre forme, avec d'autres visages, mais il reviendra.
Le turn-over n'est pas un problème RH à résoudre. C'est un signal à écouter.